98, Angle Rues Capois et Nicolas, Port-au-Prince, Haïti
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Texte de Gil Sander JOSEPH
Port-au-Prince, le l0 Mars 2015
M. Léonard BERNARD
Delmas 75, Rue Prato # 1.
Cher oncle Léonard,

Lorsqu'on a regardé ensemble le film illustrant la vie d'une fillette abandonnée, maltraitée et humiliée par sa famille d'accueil, tu m'avais posé une question assez intrigante. "Aimerais-tu grandir dans de telles situations ? M'avais-tu demandé". Ma réponse : non. Mais tu attendais de moi une réponse réfléchie et argumentée. Alors, désormais, je me crois apte à te faire part de mon avis, régissant de mes plaintes, accordées aux cris de douleur de cette pauvre fille: Sainte-Anise.

Je me souviens encore d'elle. Le visage halé par la misère, des yeux creux et perçants dans lesquels la flamme de l'espoir semble être éteinte depuis longtemps, un corps frêle enveloppé d'un bout d'étoffe servant de robe ; tout cela reposant sur de fines et fébriles jambes marquées de cicatrices. Pour elle n'existait pas de loisirs, et son coeur n'espérait plus être attendri par des gestes d'affection, d'attention ou d'amour, ses journées épuisantes, dominées par les sifflements stridents des fouets s'abattant sur son dos, transformaient son existence en un véritable calvaire.

Pourquoi n'espérait-elle pas une vie où toutes ses souffrances ne seraient pour elle que de vagues souvenirs ? Peut-être, ses misères avaient détruit en elle tout sens du bonheur étant pourtant l'arme la plus puissante d'un enfant. Alors, je le conçois pour elle et tous les autres. Je leur conçois ce monde où tous aimeraient grandir.

Un monde où la douce mélodie du silence de la nuit n'est plus troublée par des cris de terreur au loin, ou par des coups de feu. Ce monde où 1'éducation n'est plus considérée comme un rêve pour certain, mais comme acquis pour tous. Cet univers où les frontières séparent les territoires mais n'en font pas autant pour les familles et les coeurs. Où l'amour traverse les mers, les lisières et les océans pour unir les hommes, les réunir en une seule et unique famille.

A chaque réveil, on ne se pose plus de question sur son alimentation ou sur sa survie à cause de la pauvreté et de l’insécurité, car on sait que l'on possède des frères. Des frères qui resteront près de nous afin de nous protéger, de nous secourir face au danger et de partager avec nous le peu dont ils disposent. Des milliers de frères qui ont en commun l'amour. L'amour du prochain. Je conçois ce monde où toutes les guerres prennent fin pour faire place à des gens qui coexistent pour la construction d'un monde meilleur. Là, s'établit la paix. Une paix éternelle.

Dans ce rêve, être frères ne consiste pas à être issus de la même mère. Mais c'est savoir que l'on pourra toujours compter l'un sur l'autre, et qu'en dépit des souffrances, on ne fera jamais qu'un : un pour toujours.

Voilà le monde dont je rêve à chaque fois que je me suis endormi jusqu'ici. A la place de sucreries, de loisirs ou de fantaisie, je conçois quelque chose de bien que beaucoup n'ont plus le courage de concevoir. C'est un univers merveilleux. Ainsi, j'ai compris que l'amour occupe la base de toute amélioration, de tout changement. Ta question a modifié mon existence et dès aujourd'hui, je me porte garant à la construction d'un monde pareil. Un monde où ceux comme Saint-Anise auront le courage d'espérer, de rêver. Un monde admirable.

Avec tout mon amour,
Ton neveu
Gil Sander JOSEPH